Sept ans après l’étrange et dystopique We Happy Few, le studio montréalais Compulsion Games signe son grand retour sous l’égide de Xbox Game Studios avec South of Midnight. Abandonnant les rues pluvieuses d’une Angleterre alternative pour les marécages poisseux et mystiques du Sud des États-Unis, le studio nous livre ici son œuvre la plus personnelle et la plus audacieuse sur le plan artistique. Entre folklore louisianais, réalisme social et magie ancestrale, ce titre se présente comme un conte moderne capable d’émerveiller autant que de bousculer. L’arrivée de South of Midnight Weaver’s Edition sur Nintendo Switch 2 marque une étape importante pour le studio, parce que le titre avait convaincu le public à sa sortie et remporté plusieurs prix, mais est-ce que le portage sur la nouvelle console hybride atteindra les mêmes performances et promesses ? Conte ou cauchemar, vous le découvrirez dans ces lignes.
L’éveil de la Tisseuse
Le jeu nous transporte à Prospero, une bourgade fictive mais ô combien authentique, nichée dans les bayous d’un Sud profond des Etats-Unis, marqué par la mélancolie et les vestiges industriels. On y incarne Hazel Flood, une jeune femme dont la vie bascule lorsqu’un ouragan dévastateur frappe sa région, emportant au passage sa maison et sa mère Lacey, coincée dedans.
Dans le chaos de la tempête, Hazel se découvre un don ancestral, celui de Tisseuse. Armée de crochets magiques et capable de manipuler les fils invisibles qui lient le monde, elle s’enfonce dans les méandres d’un bayou altéré, pour réparer la « Grande Tapisserie » et les plaies des âmes égarées.
L’écriture est sans conteste le pilier central de l’expérience. South of Midnight Weaver’s Edition ne se contente pas d’aligner des créatures folkloriques les unes derrière les autres. Au contraire, il utilise le surnaturel pour aborder des thématiques humaines profondes. Le récit s’articule autour de 14 chapitres qui fonctionnent comme les pages d’un roman.
Hazel n’est pas une héroïne transparente et sans âme, au contraire elle a un caractère profondément humain. L’adolescente est impulsive, parfois ingrate envers sa mère, et marquée par l’immaturité. Sa quête est autant une mission de sauvetage qu’une quête initiatique, un véritable cheminement vers l’âge adulte.
À travers ses rencontres avec des figures comme le poisson-chat géant Catfish, qui fait office de narrateur, ou des esprits tourmentés issus du folklore, comme l’Altamaha-ha ou le Rougarou. Hazel apprend que les « monstres » sont souvent des reflets de blessures bien réelles : abandon, deuil, rejet ou inégalités sociales.
Le jeu s’inspire ouvertement d’événements tragiques, comme l’ouragan Katrina pour ancrer son fantastique dans une réalité sociale tangible, pour nous, joueurs. On y parle de protection de l’enfance et de traumatismes intergénérationnels. Si l’on peut regretter que certains thèmes soient parfois survolés pour maintenir une approche plaisante et accessible, la force émotionnelle globale reste intacte, portée par une mise en scène qui rappelle les plus grands films d’animation.
Une structure classique au service de l’ambiance
C’est ici que South of Midnight Weaver’s Edition divise légèrement. Le titre se structure comme un Action-Platformer ultra linéaire, avec une progression cyclique d’exploration, phases de plateforme, arènes de combat et séquences de fuite plutôt spectaculaires.
Les pouvoirs de tisseuse d’Hazel offrent une verticalité plaisante et intéressante. Le double saut, le dash, saut depuis un mur et vol plané grâce aux fils magiques, permettent de naviguer avec fluidité dans des environnements très cloisonnés.
Pour le reste, la palette de mouvements est assez classique : attaque simple, attaque chargée, attaque à distance et arsenal de sorts avec les fils magiques pouvant créer immobilisation, attraction et répulsion. C’est presque la petite sœur cachée de Spider-Man !
Si les sensations d’impact sont réussies, le bestiaire trop restreint et la répétitivité des situations finissent par laisser une impression de déjà vu au cours des différents chapitres, et pourra sans doute lasser les joueurs en quête de défi.
Aussi, l’arbre de compétences est malheureusement très réduit et même si il fait le boulot, il n’autorise aucune réelle personnalisation du style de jeu. Les énigmes environnementales, quant à elles, manquent cruellement de profondeur, se résumant souvent à lancer une pierre ou à activer un mécanisme bien en vue.
L’exploration est récompensée par la collecte de multiples collectibles, documents, fibres de santé, bouloches pour obtenir toutes les améliorations. Il y a de quoi fouiller dans les environnements si vous envisagez le 100%, et prolonger ainsi les dix à quinze heures qu’il vous faudra pour clôturer l’histoire.
Petit bémol supplémentaire, dans sa dernière partie, le jeu s’achève de manière un peu abrupte, sans véritable boss final ou bataille visuellement grandiose. C’est un parti pris intéressant même si cela pourra laisser un goût d’inachevé pour certains, après une telle montée en puissance artistique. Le titre versera plutôt dans le poétique pour clôturer cette balade enchanteresse.
Hazel au bayou des merveilles
La direction artistique est magistrale. Compulsion Games a opté pour une esthétique « fait main » évoquant l’argile et le textile, sublimée par une animation en stop-motion (des mouvements légèrement saccadés). Encore une fois, cela nous rappelle un peu ce qu’on pouvait trouver dans le film “Spider-Man Across the Spider-Verse”, en moins poussé. Même si les visages peuvent paraître anguleux et légèrement “plastiques”, c’est une proposition qui fait mouche tout au long de l’aventure.
Les paysages — des marécages brumeux aux manoirs décrépits en passant par des villes fantômes — sont baignés d’une lumière somptueuse qui souligne la dualité entre rêve et cauchemar. Les textures sont globalement très soignées, il en est de même pour les reflets au sol et les gouttes d’eau. Il reste quelques parties plus grossières et pixélisées, comme les reflux d’eau dans la rivière ou certaines parties rocheuses, mais c’est pardonnable compte tenu du reste.
L’effet de stop-motion sur Hazel est léger mais renforce l’aspect film d’animation. Cependant les joueurs allergiques ou imperméables à ce style peuvent désactiver l’option pour retrouver une fluidité classique. Cela reste très léger, effectivement l’œil le perçoit mais les équipes ont fait un joli travail pour ne jamais rendre ça désagréable, au contraire.
D’ailleurs côté options et accessibilité, South of Midnight Weaver’s Edition n’est pas en reste. Plusieurs modes de difficulté pour s’adapter à tous les types de joueurs, tout est paramétrable dans le menu des options à n’importe quel moment, que ce soit pour le gameplay, les graphismes, les textes ou les doublages, comme beaucoup de standards à l’heure actuelle.
South of Midnight propose une petite rallonge avec la Weaver’s Edition, en vous donnant accès à du contenu numérique en anglais, qui met à l’honneur tout le savoir-faire des développeurs à travers des récits, documents et composition musicale. Vous y trouverez notamment : l’artbook South of Midnight, la bande originale composée par Olivier Deriviere, la bande dessinée “The Boo-Hag” par Rob Guillory, une vidéo musicale “Songs & Tales of South of Midnight” et un documentaire “Weaving Hazel’s Journey”.
Impossible de parler de ce jeu sans citer la bande-son d’Olivier Derivière. Un véritable chef-d’œuvre de blues, de gospel et de jazz mélancolique. Chaque chapitre, chaque créature possède son identité sonore. Les chansons entonnées par les personnages sont vivantes et prennent littéralement aux tripes. Tout est sublimement lié et en parfaite harmonie avec l’ambiance et l’univers du titre. Aussi, nous vous recommandons le doublage original (VO), pour savourer pleinement les accents louisiens authentiques, mais rassurez-vous, même la VF fonctionne parfaitement.
Le portage Nintendo Switch 2, une parenthèse désenchantée
Bon… nous avons jusque là un très bon jeu, et même si l’aventure est plus axée sur le narratif que sur des mécaniques profondes ou personnalisation de gameplay, il reste une super proposition à faire, ne serait-ce que pour la bande-son et l’univers du titre.
Mais nous sommes dans l’obligation de partager notre expérience lors du test de cette version Nintendo Switch 2. Nous avons eu accès au titre environ une semaine avant sa date de sortie officielle sur le Nintendo eShop, et en l’état à ce moment-là, clairement l’expérience n’est pas à la hauteur des attentes.
Le framerate est catastrophique, avec des baisses beaucoup trop régulières pour être oubliées. C’est surtout durant les scènes cinématiques où l’expérience est la plus désagréable, puisqu’il y a littéralement des blocages, comme des micro-coupures durant les animations. Les textures mettent du temps à s’afficher, mettant en avant des flous ou des bouillies de pixels avant que les textures normales ne s’affichent.
Attention, nous restons persuadés que tout cela sera rapidement réglé avec une mise à jour, très certainement à la sortie ou dans la foulée, mais pour notre test, en l’état le titre était bien moins agréable que ce que nous espérions. Le cœur du titre étant sa narration, cela vient sortir le joueur du récit lorsqu’une cinématique est hachée. On perd donc le fil du récit et le joueur au passage.
Heureusement, tout n’est pas morose non plus, le travail effectué sur ce portage est bien meilleur que certains autres, passés entre nos mains. Le gameplay reste intact, fluide et en exploration, en phase de plateformes ou combats, rares ont été les moments où une chute de framerate a été constatée. L’expérience est donc sauve de ce point de vue là. Les temps de chargement, même si légèrement marqués, ne prennent pas plus d’une dizaine de secondes au maximum.
South of Midnight Weaver’s Edition est disponible le 31 mars 2026 sur l’eShop au prix de 39.99 euros, en français.
Conclusion
South of Midnight Weaver's Edition est une œuvre atypique et classique à la fois. Avec une forte inspiration d’Alice au pays des merveilles, sans pour autant mettre de côté sa propre personnalité, c’est un jeu qui se déguste plus qu'il ne se joue. Sa force réside dans sa capacité à nous immerger dans une culture rare dans le jeu vidéo, portée sans fausse note par une héroïne très humaine et une bande-son inoubliable. Si vous cherchez un gameplay révolutionnaire ou un challenge ardu, clairement passez votre chemin. Mais si vous êtes sensible à la narration, aux ambiances mélancoliques et à une direction artistique ingénieuse et marquée, ce titre est une parenthèse enchantée indispensable. C'est la preuve que Compulsion Games est un studio qui privilégie l'âme à la complexité mécanique. Nous espérons un patch pour la sortie du titre afin de régler les quelques broutilles visuelles constatées lors du test. Mais nous n’avons aucun doute que le titre bénéficiera de cela, et pourra trouver à la fois son public et sa place dans la ludothèque de nombreux joueurs.
LES PLUS
- Une écriture et une narration mature pour des thèmes profonds
- Hazel, une héroïne imparfaite et du coup très attachante
- Un gameplay simple…
- Une direction artistique stop-motion qui fonctionne parfaitement
- Des effets de lumière et de contraste qui dévoilent de magnifiques fresques
- 10 à 15h un temps de jeu idéal pour cette expérience
- Un final poétique…
- Une revisite intelligente du conte Alice au pays des merveilles
- La Louisiane, un coin qu’on aimerait revisiter plus souvent encore dans les jeux
- Une bande-son magistrale autour du blues et du gospel, un chef-d’œuvre auditif
- Des options d’accessibilité à foison
LES MOINS
- … Mais peut-être un peu trop classique
- La boucle de gameplay est assez répétitive
- L’arbre de compétences n’offre pas de vraie personnalisation de gameplay
- … Mais l’absence de réel boss final pourra aussi décevoir
- Une fin qui semble un peu précipitée
- Un bestiaire qui manque de variété
- Des énigmes trop simplistes et sans challenge
- Lors du test le framerate n’est pas stable et le portage mérite un patch





