On pourrait facilement tomber dans le piège des préjugés en voyant Mythmatch pour la première fois. Un jeu de fusion d’objets ? Des quêtes de collecte ? Une esthétique mignonne inspirée de la mythologie grecque ? Tous les signaux d’alarme semblaient s’allumer, nous promettant une énième expérience mobile fade transposée sur console. Et pourtant, après avoir passé de nombreuses heures sur cette perle signée Team Artichoke, on est forcé d’admettre que Mythmatch est bien plus que la somme de ses composants. C’est une véritable réinvention du genre, un hybride audacieux qui mêle avec une habileté déconcertante les mécaniques de jeu de fusion, les simulations de vie rurale et une narration profonde aux thématiques résolument modernes.
Qui se cache derrière Mythmatch ?
Le studio Team Artichoke, développeur indépendant, signe ici son œuvre la plus ambitieuse. Connu pour ses productions au style artistique reconnaissable et ses récits atypiques, le studio a puisé dans l’immense réservoir de la mythologie grecque pour tisser une histoire qui, sous ses airs de conte antique, aborde des sujets étonnamment contemporains. On sent dans chaque recoin du jeu une volonté de briser les codes, de subvertir les attentes et de proposer une expérience qui ne se contente pas de divertir, mais qui interpelle et fait réfléchir.
On incarne Artemis, fille de Zeus, déesse immortelle mais perpétuellement reléguée au second plan par son frère Apollon. Cette version d’Apollon, brillamment dépeinte comme un insupportable « tech bro » de l’Olympe, obtient toujours les meilleurs postes tandis qu’Artemis doit se contenter des miettes. Lorsque le poste de Déesse de la Chasse se libère, elle postule avec l’espoir légitime d’enfin être reconnue à sa juste valeur.
Mais le conseil des anciens de l’Olympe n’entend pas les choses de cette oreille. Pour prouver sa valeur, Artemis doit accomplir une série de défis pour les différents dieux du panthéon. Héphaïstos lui demande de l’aider à forger des flèches et des marteaux dans sa fonderie. Apollon, quant à lui, lui confie la protection de sa collection de peluches de singes (clin d’œil à peine voilé aux NFTs). Ces mini-défis prennent la forme de puzzles de fusion, mais intègrent astucieusement des éléments d’autres jeux comme Plants vs. Zombies ou Overcooked.
C’est là que les choses se compliquent. Après un énième échec dans ses tentatives de prouver sa valeur, Artemis est précipitée du mont Olympe par le sarcastique Hermès, avec une seule mission : accomplir des tâches impossibles. Elle atterrit à Ithaque, la petite île gouvernée par Ulysse, qui a quitté les lieux depuis des années avec tous les hommes, laissant femmes et enfants livrés à eux-mêmes.
Une vie de déesse au service des mortels
Le véritable jeu commence ici, dans cette petite communauté d’Ithaque. Loin des défis frustrants de l’Olympe, Artemis découvre un tout autre monde. Les villageois, d’abord réservés, ont besoin d’aide pour reconstruire leur vie. C’est ici que la mécanique de fusion entre en jeu, non plus comme un défi punitif, mais comme un outil de création et d’entraide.
Le système est ingénieusement simple : fusionner trois objets identiques crée un objet de niveau supérieur. Trois coquillages donnent une perle, trois brindilles donnent une planche de bois, et ainsi de suite. Chaque objet créé peut à son tour être fusionné avec d’autres identiques, créant une hiérarchie évolutive qui permet de fabriquer des objets toujours plus complexes. Cette mécanique, empruntée aux jeux mobiles free-to-play, est ici débarrassée de tous les aspects prédateurs pour devenir un pur outil de création.
Ce qui rend le système particulièrement addictif, c’est la diversité des combinaisons possibles. Fusionner trois insectes donne un raton laveur (la logique mythologique a parfois des chemins tortueux). Ce raton laveur fouillera alors les sacs poubelles des villageois pour produire du plastique que vous pourrez à nouveau fusionner en jouets et autres objets utiles. Une fois leur besogne accomplie, ces adorables créatures s’endorment, repues, au milieu des déchets qu’elles ont générés. On passe souvent devant elles en se promenant dans le village, ajoutant une touche de vie et d’humour à l’environnement.
Le style visuel de Mythmatch est doux et cartoon sans jamais tomber dans le mièvre. Les personnages sont bien dessinés, expressifs, et leurs histoires mêlent avec brio les mythes grecs anciens à des problèmes quotidiens universels et à des thèmes sociopolitiques intemporels. Le travail sur les couleurs est remarquable, chaque zone du jeu possédant sa propre identité visuelle.
Les planches de bande dessinée qui ponctuent l’aventure méritent une mention spéciale. Ces courtes séquences illustrées servent à la fois de cinématiques et de moments narratifs, ajoutant une dimension artistique supplémentaire à l’ensemble.
Un cycle jour/nuit entre deux mondes
L’une des structures les plus brillantes de Mythmatch réside dans son cycle temporel. Chaque journée passée à Ithaque est consacrée à aider les mortels, à construire de nouveaux bâtiments, à développer le commerce et à résoudre les problèmes complexes de la communauté. Les villageois, reconnaissants, vous récompensent par de la Croyance – une sorte de points d’expérience divins qui vous permettront d’améliorer vos performances dans les défis de l’Olympe.
Et chaque nuit, Artemis peut retourner sur l’Olympe pour tenter de battre ses scores dans les épreuves imposées par les dieux. Ces mini-jeux sont des versions plus difficiles des mécaniques de fusion, où l’espace est limité, où les animaux se déplacent sur la grille, et où les Méduses transforment tout en pierre. La difficulté est telle qu’on passe constamment de la frustration la plus totale à la satisfaction la plus pure, dans un rythme parfaitement dosé.
Cette alternance entre les deux mondes est presque hypnotique. Chaque fois qu’on atteint la fin d’un cycle, on se dit « juste un jour de plus », et puis il est deux heures du matin et on essaie toujours de faire pousser une citrouille pour le festival de Déméter ou de tendre un piège à un monstre dans la forêt.
L’ambiance sonore de Mythmatch est à l’image de son gameplay : elle alterne entre la quiétude d’Ithaque et la tension des défis olympiens. Les musiques du village sont apaisantes, presque pastorales, tandis que celles des mini-jeux montent en intensité à mesure que la difficulté s’accroît. Les bruitages sont précis, avec une attention particulière portée aux sons de fusion qui procurent une satisfaction immédiate à chaque combinaison réussie.
Un petit bémol cependant : les voix des enfants dans certaines scènes de dialogue utilisent un « langage bébé » qui peut rapidement devenir agaçant. La touche mute de la console pourrait bien devenir votre meilleure alliée lors de ces moments.
On parle ici d’un jeu qui vous tiendra en haleine pendant de nombreuses heures. Personnellement, après avoir lancé une partie un après-midi, nous n’avons pas pu nous arrêter pendant neuf heures d’affilée. La boucle de gameplay est si addictive qu’on en oublie le temps qui passe. Entre les quêtes des villageois, l’optimisation de la production, les défis olympiens à perfectionner et les relations à développer, Mythmatch offre une densité de contenu remarquable.
Et même après avoir atteint le générique de fin, de nombreux défis restent à relever. Les mini-jeux olympiens peuvent être rejoués pour obtenir de meilleurs scores, de nouvelles combinaisons d’objets se dévoilent au fil de la progression, et les relations avec les personnages continuent d’évoluer.
La misogynie en question
Ce qui distingue véritablement Mythmatch des autres jeux du genre, c’est son propos. Le jeu ne se contente pas de divertir : il aborde des sujets profonds avec une intelligence et une subtilité rares.
Dès les premières minutes, Mythmatch met en lumière les mécanismes de la misogynie. Artemis, malgré son statut de déesse, est constamment rabaissée, ses aspirations ignorées, son travail passé sous silence. Son frère Apollon, lui, reçoit exactement le rôle qu’il désire sans rien faire. Le jeu ne se contente pas de montrer cette injustice : il la dénonce avec vigueur, offrant à Artemis des dialogues où elle confronte directement ses détracteurs.
Le jeu se revendique ouvertement « anti-capitaliste », et cette position se déploie à travers tout le récit. À Ithaka, la communauté fonctionne sur un modèle d’entraide et de commerce direct, où chacun contribue selon ses moyens et reçoit selon ses besoins. Les villageois ayant vécu ailleurs racontent les absurdités du système capitaliste : étapes superflues dans le commerce, gaspillage massif, exploitation.
L’Olympe n’est pas épargnée. Certains dieux comme Hermès et Apollon incarnent la cupidité capitaliste, passant leur temps à ne rien faire tout en récoltant les bénéfices. D’autres, comme Héphaïstos, sont exploités par le système, forcés de travailler sans relâche dans l’espoir d’obtenir une part du gâteau. Artemis elle-même est bannie lorsqu’elle ose dénoncer ces injustices.
Heureusement, Mythmatch n’est pas qu’un réquisitoire contre les injustices. C’est aussi un hymne à la communauté, à l’entraide et à la solidarité. À mesure qu’Artemis gagne la confiance des villageois, elle découvre leur force, leur créativité et leur résilience. Ithaka ne prospère que lorsque tous unissent leurs forces, et les bénéfices du soutien mutuel et de l’amitié sont constamment mis en avant.
Les habitants d’Ithaka sont une véritable révélation. D’abord réservés, ils s’ouvrent progressivement à Artemis, révélant des personnalités complexes et attachantes. Chaque personnage a sa propre histoire, ses propres blessures et ses propres aspirations. Leurs problèmes sont à la fois profondément humains et ancrés dans la réalité sociale du jeu : amours non partagés, anxiété sociale, mais aussi des thèmes plus universels comme les pères absents, la quête de reconnaissance ou la nature transactionnelle du culte.
Les dieux de l’Olympe, eux, sont dépeints avec une irrévérence rafraîchissante. Hermès est un bureaucrate mesquin, Apollon un influenceur narcissique, Héphaïstos un artisan épuisé par des conditions de travail absurdes. Cette démythification des figures divines donne au jeu une tonalité comique qui équilibre parfaitement les moments plus sérieux.
Une courbe d’apprentissage maîtrisée
L’un des grands talents de Team Artichoke réside dans le rythme de progression proposé. Le jeu commence par des mécaniques simples, vous permettant de vous familiariser avec les bases de la fusion. Puis, au fur et à mesure que vous avancez, de nouveaux systèmes se dévoilent : les compétences des villageois, les offrandes au temple, les améliorations de performance pour les mini-jeux olympiens.
Cette progression est parfaitement dosée. Chaque fois qu’on se dit « il me faudrait telle ou telle fonctionnalité », le jeu l’introduit dans les minutes qui suivent. La liste des priorités, par exemple, apparaît au moment où les tâches commencent à devenir trop nombreuses pour être gérées mentalement.
Si Mythmatch est une expérience globalement remarquable, quelques petits défauts méritent d’être signalés. Le principal problème vient du système de stockage à Ithaka. Les villageois déposent leurs créations sur des étagères, et Artemis doit les récupérer pour les fusionner. Mais une fois retirés des étagères, les objets ne peuvent plus y être remis. On se retrouve rapidement avec des piles d’objets au sol, ce qui rend la navigation difficile et l’organisation complexe. Il serait appréciable d’avoir un moyen plus ordonné de stocker ses créations en cours.
Les premières instructions affichées avant même d’avoir commencé à jouer manquent cruellement de contexte. Mythmatch est un jeu qui s’apprend bien par la pratique, et ces écrans d’aide auraient gagné à être présentés après quelques minutes de jeu.
Même après avoir terminé l’histoire principale, Mythmatch conserve tout son intérêt. Les mini-jeux olympiens peuvent être rejoués pour améliorer ses scores et débloquer de nouveaux avantages. La recherche des combinaisons d’objets non encore découvertes peut occuper des heures. Et surtout, les relations avec les personnages continuent d’évoluer, dévoilant de nouvelles facettes de leurs histoires.
Conclusion
Mythmatch est bien plus qu'un simple jeu de puzzle. C'est une expérience complète, un voyage qui parvient à être à la fois profondément divertissant et intellectuellement stimulant. Le jeu réussit l'exploit de transformer des mécaniques souvent associées à des jeux mobiles prédateurs en un outil de création et d'entraide, tout en portant un discours social pertinent sans jamais devenir pontifiant.Artemis est une héroïne attachante, dont la curiosité pour l'humanité et la volonté de justice font écho aux préoccupations contemporaines. Les habitants d'Ithaka sont des personnages bien écrits dont on apprend à se soucier. Et le rythme entre les moments de calme du village et l'intensité des défis olympiens est parfaitement maîtrisé.Si vous cherchez un jeu qui vous absorbe pendant des heures, qui vous fait rire, réfléchir et parfois même vous énerver (dans le bon sens du terme), Mythmatch est fait pour vous. C'est une œuvre qui prouve qu'on peut être cozy tout en offrant un véritable défi, et que les jeux vidéo peuvent être à la fois un divertissement et un vecteur d'idées.
LES PLUS
- Un système de fusion addictif
- Une alternance parfaite entre calme et tension
- Une histoire riche et des personnages attachants
- Des thématiques modernes intelligemment intégrées
- Un style artistique magnifique
- Une durée de vie généreuse
LES MOINS
- Une introduction un peu trop rapide
- Jeu uniquement en anglais












