Plonger dans Majogami sur Nintendo Switch 2, c’est accepter un voyage onirique et exigeant dans les contrées étranges d’Orchesgra. Développé par le vétéran Inti Creates, ce jeu d’action-plateforme 2D est un paradoxe fascinant : une explosion visuelle de couleurs et de style qui cache un combat d’une profondeur technique redoutable. Après quelques titres en demi-teinte, le studio célèbre ses 30 ans avec une proposition audacieuse, mêlant fable poétique, fanservice assumé et gameplay frénétique. Mais cette épopée papier-craft tient-elle toutes ses promesses ?
On ne présente plus Inti Creates. Formé il y a trois décennies par d’anciens développeurs de Capcom, le studio a bâti sa réputation sur des séries cultes comme Mega Man Zero et Azure Striker Gunvolt. Leur marque de fabrique ? Des jeux de plates-formes 2D au gameplay exigeant et au style affirmé. Avec Majogami, dirigé par l’artiste Yuji Natsume (connu pour Bloodstained: Curse of the Moon), ils tentent de renouveler leur formule en injectant une identité visuelle radicale et des mécaniques de combat complexes.
Mémoires égarées dans un livre vivant
On incarne Shiroha, une jeune femme amnésique échouée dans le monde surnaturel d’Orchesgra, un univers semblant tout droit sorti d’un livre d’artisanat en papier. Son seul guide est un marque-page parlant du nom de Shiori, qui prétend être son père piégé sous cette forme. Leur objectif est simple en apparence : retrouver les souvenirs de Shiroha, scellés dans des cartes « Recarte » détenues par des sorcières narcissiques et fantasques, les « Craft Witches », et trouver un chemin vers leur monde d’origine, Luludidea.
La narration, présentée sous forme de roman visuel avec des portraits statiques, est un curieux mélange. D’un côté, une certaine gravité et un folklore intriguant autour de la perte de mémoire et de l’identité. De l’autre, des personnages aux traits très marqués, un fanservice prononcé et des dialogues souvent longs, parfois teintés d’humour grivois (notamment par Shiori, au grand dam de certains joueurs). Si l’alchimie entre Shiroha et son « père » peut être touchante, la protagoniste trop silencieuse sert souvent de prétexte à des exposés. Heureusement, les « Conversations » optionnelles, débloquées via les « Topic Seedlings » cachés, offrent des échanges plus légers et charment, enrichissant l’ensemble.
La danse aérienne du Setsuna
Le cœur de Majogami bat au rythme du « Setsuna », un mécanique de combat aussi élégante que profonde. Avec son katana, Shiroha peut effectuer des attaques standards pour charger ses « Feuilles Magiques » (MP) et déclencher ce mouvement phare : en maintenant ZR, elle se verrouille sur une cible et se téléporte instantanément pour une frappe puissante. Cette attaque peut être enchaînée sur plusieurs ennemis ou éléments du décor, permettant de rester en l’air indéfiniment et de traverser les niveaux avec une fluidité grisante.
Mais la simplicité n’est qu’apparente. Le jeu complexifie rapidement la formule : certains ennemis sont protégés par une « Brume Maudite » qui ne peut être brisée qu’avec un Setsuna orienté dans un axe précis (horizontal, vertical, diagonal) ou par une « Triple Setsuna » chargée. Les boss, quant à eux, déploient des « Flammes Infernales Nocives » qu’il faut contrer par des « Deadlocks », de rapides QTE sous peine de dégâts massifs.
On découvre aussi les « Astrals », des entités divines (Sirius, Antares, Pollux) qui, une fois leur jauge remplie, permettent à Shiroha d’« Ascensionner». Cette transformation temporaire offre de nouvelles capacités comme un double saut, des attaques à distance ou des dashs multidirectionnels, et augmente la jauge de Setsuna. À son paroxysme, l’« Astralisation » déchaîne une puissance dévastatrice, clôturée par une « Sérénade Céleste » qui nettoie l’écran.
Cette richesse mécanique est à double tranchant. D’un côté, elle offre une maîtrise exaltante une fois domptée. De l’autre, le jeu peine à l’expliquer clairement. Les nombreux tutoriels (« Fenêtres d’Aide ») restent souvent basiques, laissant le joueur découvrir la subtilité des systèmes à la dure, ce qui peut générer de la frustration face à certaines protections ennemies ou à la gestion des jauges.
Des niveaux classiques, des boss mémorables
Sur Nintendo Switch 2, le jeu tourne à un fluide 120 fps, essentiel pour la réactivité exigée. Les contrôles sont précis, mais la densité des commandes (attaques standards, Setsuna, sigils de défense et de magie, sauts, sélection d’Astraux) demande un temps d’adaptation. La nécessité de viser rapidement le bon axe pour le Setsuna, tout en gérant le positionnement et les jauges, peut être exigeante pour les mains. Heureusement, le hardware de la Switch 2 répond parfaitement à ces sollicitations.
Le jeu est divisé en plusieurs actes, chacun composé de quelques niveaux linéaires menant à un combat de boss contre une Craft Witch. Si les phases de plates-formes et d’exploration permettent de trouver des secrets et des ressources, leur design peut sembler simple, parfois répétitif, comme construit avec un éditeur de niveaux basique. L’intérêt réside davantage dans l’optimisation du déplacement via le Setsuna que dans un level-design profond.
Les vrais points d’orgue sont les combats contre les sorcières. Chaque affrontement est unique, spectaculaire, et exige une lecture attentive des patterns. Leur barre de vie, qui se régénère si on ne maintient pas la pression, encourage une agression constante et maîtrisée. Leurs personnalités excentriques (fétichisme des doigts, domination, armée de petits-amis robots…) se reflètent dans leurs attaques, faisant de chaque duel un moment marquant. La durée de vie est honorable, prolongée par des « Épreuves » optionnelles, la recherche de tous les collectables et le shopping auprès d’Uyuha, l’étrange marchande.
Un choc esthétique
C’est incontestablement le point fort absolu de Majogami. Inti Creates signe ici son travail visuel le plus abouti. L’univers « papercraft » est une réussite totale : les décors semblent faits de papier découpé et plié, baignés de couleurs vibrantes et de lumières magnifiques. Les animations des personnages 2D sont fluides et chargées de détails, et les effets visuels des attaques sont époustouflants. Les designs des Craft Witches, très expressifs et assumés, renforcent cette identité unique. Le jeu est une véritable peinture animée.
La bande-son, principalement axée sur le piano, épouse parfaitement l’ambiance du jeu. Elle alterne entre mélodies mélancoliques pour les moments calmes et thèmes plus percutants et maléfiques lors des combats, immergeant totalement le joueur dans l’atmosphère étrange et onirique d’Orchesgra.
Majogami est le paradoxe d’Inti Creates incarné : une prouesse artistique et technique servie par un gameplay profond et exigeant, mais entravée par un pacing parfois bancal, des explications trop légères et des choix narratifs qui ne feront pas l’unanimité.
Conclusion
Majogami n’est pas un jeu pour tout le monde. Il s’adresse aux joueurs aguerris, prêts à surmonter une courbe d’apprentissage abrupte pour découvrir un système de combat aérien d’une rare élégance, et à accepter ses excès narratifs pour se perdre dans un monde d’une beauté à couper le souffle. Ce n’est peut-être pas le chef-d’œuvre parfaitement équilibré que certains espéraient, mais c’est une démonstration vibrante du savoir-faire et de l’audace d’Inti Creates. Pour qui cherche un action-plateformer 2D exigeant, stylisé et mémorable, cette quête de souvenirs dans un monde de papier est une aventure qui vaut largement le détour.
LES PLUS
- Une direction artistique sublime et unique, poussant le style papercraft à son paroxysme
- Un système de combat basé sur le Setsuna d’une profondeur et d’une satisfaction rares, une fois maîtrisé
- Des combats de boss spectaculaires, variés et très challengeants
- Une bande-son envoûtante qui épouse l’ambiance
- Une bonne durée de vie et une rejouabilité encouragée par la recherche de l’optimisation
LES MOINS
- Une prise en main confuse, avec des tutoriels qui n’expliquent pas assez
- Un level-design parfois trop simple
- Une narration inégale, avec des dialogues parfois trop longs et des personnages aux traits très caricaturaux
- La nécessité de grinder pour acheter des charmes quasi indispensables contre certains boss





