Le jeu vidéo narratif possède cette capacité unique, presque magique, de nous faire habiter le quotidien d’un inconnu à l’autre bout du monde, jusqu’à s’approprier ses propres souvenirs. Initialement paru en juin 2025, Until Then s’est immédiatement imposé comme un incontournable du visual novel contemporain. Son arrivée sur Nintendo Switch sur l’eShop US avec une Deluxe Edition — qui intègre l’extension inédite Afterimages — offre l’occasion idéale de disséquer à nouveau cette œuvre majeure signée Polychroma Games, un studio indépendant basé aux Philippines. Ce titre transcende les clichés de la simple chronique lycéenne pour livrer un traité universel sur le deuil, la résilience et la faillibilité de notre mémoire.
Le test a été réalisé d’après la version Deluxe disponible sur l’eShop américain, mais dans sa version française intégrale. Le titre comprend le jeu de base Until Then ainsi que le DLC Afterimages.
Une histoire fictive mais très universelle
L’aventure d’Until Then s’articule autour de Mark Borja, un adolescent philippin de quinze ans dont la nonchalance apparente et le cynisme de façade masquent une solitude omniprésente. Le studio Polychroma Games fait ici un choix d’écriture fort en ancrant le récit dans une réalité sociale poignante.
En effet, les parents de Mark, comme des millions de travailleurs philippins dans le monde réel, se sont expatriés pour travailler et envoyer de l’argent au pays. Cette absence parentale structurelle laisse Mark livré à lui-même dans un appartement trop grand pour lui, une situation qui va accentuer le sentiment de vide que peut ressentir Mark.
La routine de Mark oscille entre les projets scolaires de groupe rendus à la dernière seconde, les conversations triviales et les moments de complicité avec son cercle d’amis. Le scénario prend le temps de poser ses bases à travers un casting d’une justesse rare.
Cathy, l’amie queer excentrique, apporte une bouffée d’air frais indispensable par son humour corrosif. Face à elle, Louise incarne la déléguée de classe perfectionniste sous pression constante, tandis que Ryan joue le rôle du sportif sympathique, mais aussi d’un pilier sur lequel le groupe peut toujours s’appuyer. Ridel, quant à lui, immortalise ces moments éphémères à travers l’objectif de son appareil photo.
Cette apparente normalité vole en éclats avec l’arrivée de Nicole, une nouvelle élève dont la famille a été directement rapatriée à la suite d’événement appelé “The Ruling”, une série de cataclysmes naturels majeurs ayant ravagé une partie de l’archipel.
Dès lors, le jeu quitte les rives de la simple comédie romantique adolescente pour s’enfoncer dans les territoires du thriller psychologique. Mark commence à souffrir de crises de déjà-vu d’une violence inouïe. La réalité se fragmente, les sons se distordent, et des anomalies temporelles s’immiscent dans son quotidien.
L’écriture brille par sa capacité à installer une ambiance qui va et vient, entre le romantisme et le surnaturel, en parsemant parfois un malaise diffus, interrogeant la fiabilité de la mémoire face à des secrets politiques et des traumatismes collectifs refoulés, finissant parfois par brouiller la frontière entre le rêve, la folie et la réalité.
Pourquoi ses propres souvenirs divergent-ils de ceux de ses proches ? Quel secret cache le gouvernement derrière la gestion de la catastrophe ? L’écriture, d’une justesse chirurgicale, prend le temps d’installer son atmosphère pour mieux cueillir le joueur lors de transitions tout à coup glauques et blafardes, installant une ambiance psychologique particulièrement troublante.
Gen Z et mini-jeux ?
En tant que visual novel, Until Then limite volontairement ses phases d’action. Nous déplaçons Mark de gauche à droite dans les décors et interagissons avec les objets ou les personnages en pressant le bouton A.
Il n’y a ni combats, ni sauts, ni énigmes insurmontables. La majeure partie du gameplay s’appuie sur de la lecture de texte et bien entendu le choix de réponses aux dialogues. Ces derniers, que ce soit lors de conversations réelles ou virtuelles sur les applications, n’altèrent pas la linéarité de la trame principale, mais peuvent toutefois modifier les réactions des personnages, ce qui renforce l’immersion dans l’aventure.
Bien qu’il s’agisse techniquement d’un jeu textuel en défilement horizontal, où l’interactivité se limite principalement à des choix de dialogue, Until Then se démarque par sa mise en abyme virtuose de la « Génération Z ». L’intégration du smartphone et de l’application « Facenook » dépasse le simple artifice cosmétique.
Naviguer sur le fil d’actualité, lire les commentaires souvent absurdes de ses camarades ou observer les hésitations de Mark — qui tape un message, l’efface, pèse ses mots avant de l’envoyer — insuffle un réalisme saisissant à l’expérience.
Le titre capte avec précision la manière dont les réseaux sociaux agissent comme des filtres émotionnels à notre époque. Plus bluffant encore, un simple “like” attribué à un post le soir même peut modifier une ligne de dialogue ou débloquer une conversation optionnelle dans les couloirs du lycée le lendemain.
Pour rompre la monotonie inhérente aux longs blocs de texte, le studio a parsemé l’aventure de mini-jeux basés sur la dextérité. Qu’il s’agisse de planter un pique dans des boulettes de poisson chez un marchand de rue, de chanter lors d’une session karaoké ou de suivre le rythme exigeant d’un morceau de piano, ces séquences s’intègrent naturellement à l’intrigue. Absolument pas punitives, vos performances n’ont pas d’impact direct sur le dénouement principal et permettent donc d’en profiter pleinement.
De la justesse, le maître-mot !
Sur le plan visuel, le titre administre une véritable claque artistique. Polychroma Games a fait le pari d’associer un pixel art en deux dimensions à des effets d’éclairage et de profondeur en 3D.
Le résultat est saisissant : les rues bondées, les salles de classe baignées par une lumière de fin d’après-midi ou la pénombre de l’appartement de Mark affichent une identité visuelle unique. Chaque arrière-plan regorge de détails authentiques — des affiches scolaires aux enseignes locales détournées — évitant soigneusement le piège de l’exotisme de carte postale pour privilégier une sincérité touchante ; tout sonne juste, et rien ne fait remplissage.
La mise en scène utilise régulièrement des zooms sur les visages des protagonistes lors des moments charnières. Malgré la nature pixelisée des modèles, les animateurs parviennent à transmettre des micro-expressions de deuil, de colère, de gêne ou de pure joie avec une justesse poignante pour le genre, qui ferait pâlir de nombreuses productions en haute définition.
Ce travail esthétique est magistralement soutenu par un sound design remarquable. Si les compositions musicales au piano et les arrangements orchestraux savent arracher des larmes au moment opportun, c’est le traitement des bruits de fond qui impressionne.
Que ce soit le brouhaha de la foule ou le vent qui caresse les tournesols, le travail réalisé sur le son crée une enveloppe sonore d’un réalisme immersif. Cette justesse rend le jeu d’autant plus percutant lorsque le silence s’installe brusquement lors des crises de Mark, saturant l’espace acoustique pour provoquer un sentiment éthéré et percutant.
La Deluxe Edition / DLC Afterimages
Une première ligne droite dans Until Then demande entre 12 et 16 heures de jeu. Cependant, voir défiler le premier générique ne constitue en réalité que la moitié du voyage. Le titre vous pousse à relancer une partie, et nous vous le conseillons vivement, car cela ne signifie pas répéter la même histoire, mais découvrir des scènes modifiées, de nouvelles perspectives et des révélations majeures indispensables pour comprendre le véritable dénouement.
La grande valeur ajoutée de cette Deluxe Edition réside dans l’intégration native de l’extension Afterimages. Ce DLC ajoute deux chapitres narratifs inédits et très personnels centrés sur Sofia et Mark.
En explorant le passé familial douloureux de Sofia et les tentatives de Mark pour reconstruire sa vie affective, ce contenu apporte enfin des réponses définitives aux questions laissées en suspens. L’extension en profite pour enrichir le gameplay avec de nouvelles applications sur le téléphone (notamment des plateformes vidéo et de rencontres) ainsi que des mini-jeux inédits comme le tarot ou la pâtisserie, un ajout indispensable qui densifie l’œuvre globale.
Sur le plan purement technique, ce portage s’avère d’une grande fluidité en mode portable. Les développeurs ont nettoyé les quelques bugs qui entachaient le lancement de 2025. On pestera en revanche sur la persistance de lacunes ergonomiques pourtant élémentaires dans le genre : l’absence d’un historique des dialogues et l’impossibilité de sauvegarder manuellement à tout moment. Vous l’aurez compris, les points de discorde sont peu nombreux, et ces quelques défauts d’interface s’effacent rapidement devant la puissance globale du titre.
Enfin, il est bon de constater que le jeu est maintenant optimisé pour la Switch 2 ; en tout cas, nous n’avons noté aucun crash ou bug durant nos sessions de jeu, et cela pour notre plus grand plaisir. Aucune différence notable entre les deux plateformes Switch 1 / Switch 2, si ce n’est la qualité ou la taille de l’écran en nomade, pour peu que vous utilisiez un modèle standard, une OLED ou la Switch 2.
Until Then: Deluxe Edition est disponible depuis le 18 juin 2026 sur l’eShop au prix de 24,99 dollars, en français. Sur l’eShop européen il vous faudra vous procurer séparément le jeu et son DLC Afterimages pour un total de 24,98 euros, en français également.
Conclusion
Until Then: Deluxe Edition s'impose comme un chef-d'œuvre incontesté de la scène indépendante et du visual novel. En parvenant à entremêler la nostalgie des premiers émois amoureux à la gravité d'un deuil collectif, Polychroma Games signe une fable universelle d'une maturité rare. Porté par une direction artistique somptueuse et enrichi par une extension Afterimages indispensable, ce voyage au bout de l'adolescence exige certes d'accepter un rythme initial très contemplatif, mais la récompense émotionnelle s'avère dévastatrice. Une œuvre intimiste et indispensable pour quiconque vibre au rythme des grandes histoires humaines.
LES PLUS
- Une écriture d'une justesse et d'une sensibilité bouleversantes
- Une représentation culturelle philippine riche et ultra-détaillée
- Un casting de personnages attachants et humains
- Une direction artistique en pixel art hybride 2D/3D absolument somptueuse
- L'intégration géniale du smartphone et de « Facenook » dans la narration
- Des mini-jeux interactifs qui dynamisent l'aventure
- L'extension Afterimages approfondit l'histoire et apporte une vraie conclusion
- Une rejouabilité structurelle brillante et indispensable pour comprendre le scénario
LES MOINS
- Un rythme de départ très lent qui pourrait décourager les amateurs d'action
- Un Manque cruel d'options de confort (pas de sauvegarde manuelle, pas de journal de dialogue)







