Si on vous dit « première personne », « laboratoire futuriste », « voix sarcastique » et « pistolet scientifique qui résout des énigmes », on parie que votre premier réflexe, c’est de penser à Portal. C’est normal, c’est même inévitable. Et c’est exactement ce que les développeurs de ChromaGun 2: Dye Hard ont intégré depuis le départ. Mais plutôt que de jouer les imitateurs timides, Pixel Maniacs assume tellement la filiation qu’ils ajoutent littéralement des portails dans leur suite, clin d’œil appuyé à la saga de Valve. Seulement voilà : chez eux, on ne déplace pas l’espace-temps, on repeint le monde. Littéralement.
Qui se cache derrière ce pistolet ?
Commençons par les présentations. ChromaGun 2: Dye Hard est développé par Pixel Maniacs, studio allemand indépendant basé à Munich. Ces artisans du puzzle game ne sortent pas de nulle part : le premier ChromaGun fêtait ses dix ans l’année dernière, et l’équipe a grandi depuis l’époque où ils pouvaient produire un jeu mobile en une seule journée. Aujourd’hui, ils travaillent sous Unreal Engine, avec une ambition claire : proposer une alternative sérieuse aux amateurs de jeux de réflexion en vue subjective, sans nécessairement vouloir détrôner les géants — même s’ils avouent avec humour que « c’est difficile d’être dans la catégorie d’une série qui a inventé et perfectionné un genre en deux jeux ».
L’édition sur Nintendo Switch 2 est publiée par PM Studios, et on note une attention particulière portée à l’accessibilité, avec un mode daltonien primé aux Bavarian Game Awards 2025 dans la catégorie innovation technique. Le jeu pèse environ 9,5 Go sur la console de Nintendo et tourne aussi bien en mode portable qu’en mode docké.
Bienvenue chez ChromaTec, vous ne repartirez pas
L’histoire reprend là où le premier opus s’était arrêté. On incarne un testeur volontaire (façon de parler) pour ChromaTec, entreprise spécialisée dans les armes expérimentales à base de peinture. Très vite, notre ChromaGun se casse — ce qui est « déconseillé » selon les mentions légales du jeu — et on se retrouve avec un modèle dégradé ne tirant que du jaune. L’occasion pour le jeu de nous réapprendre les bases, avant qu’on ne rétablisse la version complète trois couleurs (rouge, jaune, bleu) et qu’on active accidentellement un portail dimensionnel.
S’ensuit une balade à travers des dimensions parallèles, chacune avec son esthétique, ses règles, et surtout son narrateur ou sa narratrice. Exit le GLaDOS-like trop évident : on a droit à Richard, personnage avunculaire mais parfaitement prêt à nous sacrifier pour la science, et Mildred, espèce de Mary Poppins psychopathe à l’accent britannique qui pimente agréablement les monologues. L’humour est omniprésent, parfois lourd, souvent grinçant, et assume pleinement son héritage Portal dans la satire corporatiste.
La physique colorimétrique à l’épreuve du multivers
Le cœur du jeu repose sur ce que les développeurs appellent le « Magnetoid Chromatism » . Concrètement, quand on peint un objet et une surface de la même couleur, ils s’attirent. Si on peint un robot sphérique (les fameux WorkerDroids) en rouge et qu’on colore un panneau mural en rouge, le robot file vers le panneau. Si on ajoute un second panneau rouge de l’autre côté, le robot s’immobilise à équidistance. C’est simple, élégant, et ça ouvre des possibilités infinies.
Notre ChromaGun tire les trois couleurs primaires. On peut aussi mélanger : jaune sur bleu donne vert, rouge sur bleu donne violet, etc. Et si on ajoute une troisième couleur sur une surface secondaire, ça produit du noir — utile dans certaines configurations pour neutraliser des attractions . Cerise sur le gâteau : on peut aspirer la peinture pour revenir en arrière, ce qui évite les blocages frustrants .
Ce qui impressionne dans ChromaGun 2, c’est la manière dont le jeu introduit constamment de nouvelles mécaniques sans jamais saturer le joueur. Dès le deuxième chapitre, on jongle déjà avec plusieurs systèmes : les boutons de pression activés par les drones, les ascenseurs colorés, les cascades de peinture, et même des drones hostiles qui nous poursuivent . Bonne nouvelle : on ne peut pas mourir. Les drones nous percutent, l’écran rougit, on grogne, mais rien de plus. Une manière astucieuse de maintenir une pression sans punir l’échec.
Maniabilité entre précision et petits couacs
Sur Nintendo Switch 2, ChromaGun 2: Dye Hard se contrôle de manière classique pour un FPS puzzle : stick gauche pour le déplacement, stick droit pour le regard, gâchettes pour tirer et aspirer la peinture. L’ensemble est réactif, et on s’habitue rapidement aux changements de couleurs via la molette ou les touches dédiées.
Quelques réserves toutefois. D’abord, les checkpoints : des sauvegardes automatiques mal placées, obligeant parfois à refaire des sections entières si on quitte le jeu au mauvais moment. Sur une console portable comme la Switch 2, où on a tendance à faire des sessions courtes, c’est vraiment pénalisant.
On note quelques baisses de framerate dans les environnements les plus chargés, mais rien qui ne compromette la résolution des énigmes. Heureusement, le jeu ne demande jamais de réflexes affûtés — enfin, presque jamais. Parce que oui, le générique de début ment quand il affirme qu’aucune action rapide ne sera requise. Certains passages demandent un timing précis pour changer la couleur d’un drone au bon moment, ou pour esquiver des marteaux géants.
Graphiquement, ChromaGun 2: Dye Hard fait le job, mais difficile de crier au génie. Les environnements sont fonctionnels, presque cliniques par moments, avec cette esthétique « laboratoire propre » qu’on connaît bien . L’équipe de Pixel Maniacs assume d’ailleurs cette direction : dans le premier opus, l’obligation de donner un sens gameplay aux couleurs les empêchait de décorer librement, ce qui donnait des niveaux très blancs. Pour cette suite, ils ont appris à tricher avec la perception du joueur, en utilisant des saturations subtiles et en jouant sur le fait que le cerveau humain ne perçoit pas certains objets comme « colorés » (le bois reste du bois, pas du marron).
Résultat : les environnements sont plus variés que dans l’épisode original. Les dimensions alternatives permettent de casser la monotonie, avec des filtres visuels et des thèmes distincts. On passe d’une zone high-tech à un espace plus organique, voire à une grange psychédélique . Mais l’ensemble reste très utilitaire, au service du gameplay plutôt que de l’émerveillement.
Côté technique, on est sur de l’Unreal Engine, avec des géométries plus complexes que les lignes droites et angles droits du premier opus . Sur Switch 2, le jeu tourne correctement, sans être une vitrine technologique.
Une leçon pour l’industrie
Impossible de passer à côté du travail exemplaire sur l’accessibilité. Le mode daltonien ne se contente pas d’ajuster les couleurs : il superpose des symboles sur les surfaces colorées. Ainsi, le rouge est associé à un symbole, le jaune à un autre, et les couleurs secondaires combinent leurs symboles parents. Une idée simple mais brillante, récompensée par le prix de l’innovation technique aux Bavarian Game Awards 2025 . Pour les 4.5% de la population mondiale concernés par un trouble de la vision des couleurs, c’est tout simplement la différence entre un jeu injouable et une expérience accessible.
La difficulté est savamment dosée. On commence doucement, avec un pistolet monocouleur, puis on ajoute les primaires, les secondaires, les mélanges, les portails, les drones hostiles, les puzzles multi-pièces . La courbe d’apprentissage est progressive mais exigeante. Certaines énigmes peuvent prendre jusqu’à 30 minutes de réflexion pour 15 secondes d’exécution . Le sentiment de satisfaction quand « le déclic » se produit est exactement ce qu’on recherche dans ce genre de jeu.
Attention toutefois : certains puzzles peuvent vraiment rendre fou. Soit parce qu’on loupe un panneau distant, soit parce qu’on ne comprend pas l’ordre des opérations . La tentation de jeter sa manette est réelle, mais heureusement, ces moments restent rares.
La durée de vie est très honnête. Comptez entre 12 et 14 heures pour voir le générique de fin.
Conclusion
Alors, ChromaGun 2: Dye Hard est-il le Portal 3 qu'on attend tous ? Non, évidemment. Et c'est très bien comme ça. Plutôt que de singer vainement un chef-d'œuvre, Pixel Maniacs a construit une expérience qui dialogue avec l'œuvre de Valve tout en affirmant sa propre identité. La mécanique d'attraction chromatique est suffisamment riche pour soutenir une campagne d'une douzaine d'heures, et l'introduction des dimensions parallèles apporte une variété bienvenue. On regrette une présentation visuelle datée, un humour qui finit par lasser et quelques checkpoints malheureux. Mais la qualité des puzzles, la générosité des mécaniques et l'attention portée à l'accessibilité font de ce titre une très belle surprise sur Nintendo Switch 2.





