On a tous un petit faible pour les retours inattendus. Sunsoft, ce développeur japonais qui a marqué l’ère Famicom et NES avec des titres aussi cultes que Batman: The Video Game ou Blaster Master, tente depuis quelques années un retour discret sur le devant de la scène. Après une longue traversée du désert (presque toute l’ère PlayStation originale), l’éditeur mise sur la nostalgie tout en empruntant des mécaniques à des succès modernes. Avec RippleIsland Kyle and Cal’s Restaurant, c’est clairement l’ombre d’Overcooked qui plane. Mais voilà : quand on ressort une licence oubliée des années 80 – un jeu d’aventure original jamais localisé en Occident jusqu’à une compilation récente –, il faut plus qu’un simple coup de fouet pour transformer une relique en plat de résistance. On a donc enfilé le tablier, attrapé la poêle, et tenté de servir la meilleure expérience possible sur Nintendo Switch 2. Verdict : la cuisine est en feu, et pas de la bonne manière.
Une quête au goût de réchauffé
L’histoire nous met dans les sandales de Kyle, un jeune chef rêvant de richesses. Un concours culinaire organisé par le roi Dotera et la princesse Nasarell le pousse à se lancer sur les routes de Ripple Island. Après avoir rencontré Cal, une jeune fille au caractère bien trempé, les deux compères atteignent le château… jusqu’à ce que l’Empereur Ténébreux Groaker, une grenouille géante affamée, dévore tout le banquet, kidnappe la princesse et exige qu’on lui prépare davantage de mets délicats. Sauver la princesse passe donc par… la cuisine. Forcément.
L’écriture, il faut l’admettre, possède un certain charme. Les dialogues sont parfois franchement drôles, et les amateurs de la version NES (ceux qui la connaissent, une poignée) apprécieront la fidélité aux scénarios d’origine. Mais pour le joueur lambda, cet enrobage narratif reste très convenu, presque anecdotique. On ne vient pas ici pour un Final Fantasy.
À la base, RippleIsland Kyle and Cal’s Restaurant est un jeu de gestion culinaire coopératif. On doit récolter des ingrédients – en cultivant des légumes, pêchant du poisson, ramassant des œufs d’animaux de compagnie, voire en trayant des coléoptères (oui) –, les transformer selon des recettes, puis servir les clients avant que leur patience ne s’épuise. Le twist par rapport à Overcooked ? On gère aussi la salle, le service, et même la vaisselle. C’est plus complet sur le papier, mais la sauce prendra-t-elle ?
Des commandes à la graisse de patte
On a droit à plusieurs formules. D’abord le mode Histoire, jouable seul. On y alterne entre Kyle et Cal (et parfois d’autres personnages) via les boutons d’épaule, une idée censée simuler la coopération mais qui devient vite un casse-tête digne d’un jeu de jonglage. Ensuite, le mode Défi permet une coopération locale jusqu’à deux joueurs seulement – une limitation étonnante sur Switch 2, surtout quand on sait que les niveaux semblent calibrés pour quatre. Enfin, le mode en ligne « Le Restaurant de tous » promet jusqu’à 16 joueurs simultanément, avec la possibilité d’inviter jusqu’à 8 participants en local pour rejoindre une session. En théorie, c’est alléchant. En pratique… on y revient.
Pour ramasser un objet, arroser une plante ou déposer un plat, il faut un alignement pixel-perfect. Les hitboxes semblent capricieuses, et on passe trop de temps à tourner en rond autour d’une casserole en criant « mais prends-la, bordel ! ». Le dash de Kyle est utile pour se déplacer vite, mais le manque de précision gâche la fête. En solo, le changement constant de personnage pour accomplir plusieurs tâches à la fois transforme l’expérience en exercice de corde raide. Et comme si ça ne suffisait pas, on a rencontré des bugs où les boutons cessent simplement de répondre. En pleine tempête de commandes, c’est l’assurance-vomit.
Les personnages ont un petit charme rétro qui rappelle les sprites NES revisités façon « kawaï », mais les environnements sont d’une pauvreté affligeante. Des textures baveuses, des montagnes qui ressemblent à des tas de boue, une police de caractères incohérente et même des bordures noires qui grignotent 40 % de l’écran pendant les cinématiques. On est bien loin d’un remake soigné façon Dragon Quest. C’est plutôt l’esthétique d’un prototype mal dégraissé. Les cinématiques en 3D statiques, qui tentent de reproduire les plans fixes du jeu original, tombent à plat : ce qui était une contrainte charmante en 1988 devient ici un aveu de petit budget.
Une bêta sortie trop tôt
Heureusement, les oreilles sont moins maltraitées. La bande-son est fonctionnelle, parfois enlevée dans les moments de rush, discrètement humoristique dans les scènes calmes. Rien de mémorable, rien d’offensant non plus. On la sifflerait en rangeant la vaisselle, mais on ne la chercherait pas sur une playlist.
La durée de vie dépend surtout de votre patience face aux bugs. Le mode Histoire compte plusieurs actes, chaque acte découpé en défis. Comptez une dizaine d’heures pour boucler le tout en solo, si vous ne jetez pas la manette avant. Le mode Défi ajoute de la rejouabilité en coop, et le mode en ligne pourrait théoriquement offrir des heures de chaos joyeux. Théoriquement. Car dans les faits, on a passé plus de temps à chercher des joueurs qu’à cuisiner. En dehors des heures de pointe japonaises, les lobbies sont déserts. Quand on a enfin réussi à trouver deux autres âmes courageuses (loin des 16 annoncés), le jeu est devenu franchement amusant. Mais ces moments de grâce sont rares comme un steak saignant dans un restaurant végan.
RippleIsland Kyle and Cal’s Restaurant est truffé de problèmes techniques. Les crashs retour au menu Home sont fréquents. Les affichages de timer se dérèglent – parfois le chrono devient invisible, parfois il se fige alors que le jeu continue. Des objets se coincent dans le décor, rendant la tâche impossible. Les tutoriels apparaissent après que le défi a commencé, et on ne peut consulter ni les recettes ni les explications dans le menu pause. Une aberration. Pire : chaque défi peut être immédiatement « sauté » dès le départ, sans même avoir essayé. Ce choix d’interface, qui devrait être une option d’accessibilité cachée, est affiché comme un aveu de faiblesse. Et si on abandonne un défi, le jeu passe automatiquement au suivant sans possibilité de réessayer le même, sauf à recommencer tout l’acte. On marche sur la tête.
Jouer seul, c’est l’enfer. On doit incarner tour à tour le cuisinier, le serveur, le fermier, le pêcheur… La charge mentale est disproportionnée. La capacité de Cal à figer la jauge de faim des clients est bienvenue, mais insuffisante. En revanche, à deux en local, la sauce prend enfin. Les rôles se répartissent (l’un s’occupe des plantations, l’autre des fourneaux), le flow coopératif apparaît, et les défis deviennent jouables. En ligne avec trois personnes (notre maximum), on a même ressenti cette magie rare : organiser la production, s’entraider quand un poste est en retard, communiquer sans micro par les gestes. Le système de rôles attribués au début de chaque partie est une excellente idée, plus structurante que le chaos d’Overcooked. C’est dommage que si peu de gens puissent en profiter.
Conclusion
RippleIsland Kyle and Cal’s Restaurant avait des ingrédients pour un bon petit jeu coopératif : une idée originale (ajouter la pêche, l’agriculture et l’élevage), un système de rôles malin, un humour sympathique. Mais la recette est massacrée par une exécution technique calamiteuse, une maniabilité imprécise, des choix d’interface absurdes et un multi en ligne mort-né hors du Japon. On sent que Sunsoft a voulu surfer sur la vague Overcooked sans avoir les moyens (ou le temps) de peaufiner l’ensemble. Résultat : on passe plus de temps à lutter contre les bugs qu’à servir des clients. Les rares moments de grâce en coopération locale ou en ligne (si on trouve des âmes charitables) montrent qu’un bon jeu se cache quelque part sous les décombres. Mais dans son état actuel, on ne peut pas le recommander, même aux nostalgiques les plus indulgents. À moins d’un patch monumental, mieux vaut passer son chemin et aller ranger ses casseroles ailleurs.
LES PLUS
- Écriture charmante avec un humour parfois réussi
- Design des personnages qui capture la nostalgie de la NES
- Système de rôles et d’aptitudes uniques (course de Kyle, chant de Cal)
- Ajout de la pêche, de l’agriculture et de l’élevage par rapport à Overcooked
- Défis aux gimmicks « cozy » et variés
- Multijoueur basé sur les rôles, plus structuré que le chaos d’Overcooked
- Expérience nettement plus agréable en coopération locale qu’en solo
LES MOINS
- Qualité graphique globale très faible
- Tutoriels et affichage des recettes mal pensés
- Maniabilité imprécise
- Multijoueur en ligne quasi mort en dehors des heures de pointe japonaises
- Expérience solo frustrante
- Option « passer le défi » affichée trop visiblement, signe de manque de confiance
- Crashes fréquents, bugs d’affichage des timers, objets bloqués, boutons qui ne répondent pas
- Mode local limité à 2 joueurs alors que les niveaux semblent calibrés pour 4
- Cinématiques statiques avec bordures noires peu flatteuses








