Le genre du point-and-click, souvent associé à l’âge d’or du jeu sur PC des années 90, a connu de nombreuses tentatives de réinvention. Pourtant, rares sont les titres qui parviennent à capturer l’essence de cette époque et à se hisser au sommet du podium. C’est le tour de force réalisé par le studio indépendant australien Powerhoof avec The Drifter. Ce thriller d’aventure psychologique et surnaturel s’est imposé comme une des excellentes surprises de l’année 2025. Avec l’arrivée de la mouture sur Nintendo Switch 2, voyons si le portage trouvera son public, et surtout, s’il est bien adapté à la console hybride.
Entre deuil, complot et bouquin de Stephen King
L’aventure de The Drifter nous plonge dans la vie de Mick Carter, un vagabond au passé lourd de secrets et de regrets. Sans domicile fixe, habitué à vivre de débrouille et de privations sur la route, Mick est contraint de retourner dans sa ville natale pour assister aux funérailles de sa mère.
Alors qu’il voyage clandestinement dans un wagon de marchandises, Mick est le témoin de l’exécution d’un homme par des soldats lourdement armés et dotés d’équipements de haute technologie. Traqué à son tour, Mick est brutalement jeté dans un réservoir d’eau où il finira par se noyer.
FIN.
Et bien non, c’est ici que le titre dévoile sa véritable nature, au lieu de sombrer dans le néant, une force mystérieuse renvoie l’esprit de Mick quelques instants avant son exécution, lui offrant une seconde chance de survie.
Dès lors, le jeu déploie un récit en 9 chapitres, oscillant avec brio entre enquête, horreur et science-fiction pure. Accusé à tort par la police locale d’une série de meurtres perpétrés par un tueur en série, Mick doit fuir, fouiner et démêler une conspiration d’envergure impliquant des enlèvements, des monstres traqueurs et des expériences scientifiques aberrantes sur l’esprit humain.
Les inspirations de l’équipe de développement transpirent à chaque pore de ce jeu, on y retrouve la tension psychologique de Stephen King, la paranoïa de Michael Crichton et une mise en scène oppressante à la John Carpenter.
L’aventure se laisse suivre avec un immense plaisir, les séquences passent, les heures aussi, sans aucune lassitude. Il est juste dommage que le dernier acte se focalise sur le complot global en survolant un peu trop les motivations de certains personnages secondaires. Cela laisse un sentiment de fin un peu bâclée ou rushée.
La réinvention du point-and-click ?
The Drifter va réussir de belles prouesses, notamment dans sa capacité à briser les barrières traditionnelles du genre pour proposer une expérience dynamique, intuitive et résolument axée sur l’action.
Si le genre du jeu d’aventure souffre souvent lors de la transition du PC vers les consoles, cette édition Nintendo Switch 2 brille par son exemplarité. Le studio a totalement banni la pénible « chasse aux pixels » (le fait de balayer l’écran au hasard pour trouver un élément minuscule avec lequel interagir dans le décor).
Tout se passe au creux de vos mains, le stick gauche sert à déplacer Mick librement dans les environnements, tandis que le stick droit déploie un anneau de ciblage autour du personnage. Des petits cercles mettent instantanément en surbrillance les objets et points d’intérêt interactifs à proximité.
Cette approche change radicalement notre perception, on ne dirige plus Mick comme une marionnette dans un décor, mais on adopte sa propre perspective et son champ de vision. Le système de vibration de la console est utilisé avec parcimonie mais vient avec pertinence pour accentuer les décharges d’adrénaline dans les scènes d’action.
Pour les fans inconditionnels de la souris, le titre permet l’utilisation du capteur intégré aux Joy-Con 2, qui s’avère parfaitement efficace même si nous préférons l’utilisation de la manette classique, tant The Drifter semble être conçu pour favoriser cette façon de jouer.
Au cœur de l’aventure, l’inventaire évite l’écueil des frustrations habituelles. Les objets ramassés ne sont pas limités à un usage unique et absurde. Un simple parapluie trouvé au chapitre 2 servira par exemple à plusieurs reprises, pour forcer un loquet à travers une vitre brisée ou pour attraper une corde suspendue.
Les énigmes s’appuient sur une logique concrète, rendant la progression gratifiante. De plus, dès qu’un objet a rempli toutes ses fonctions narratives et techniques, il disparaît automatiquement de l’inventaire, éliminant tout encombrement inutile.
Pour fluidifier la narration, l’interface sépare distinctement les objets physiques des sujets de conversation. À mesure que Mick accumule des indices, ses sujets de discussion se mettent à jour en temps réel et se grisent face aux interlocuteurs non concernés. Un système de résumé textuel ultra-complet permet de faire le point sur les différentes pistes de l’enquête à tout moment.
L’originalité mécanique de The Drifter repose sur ses phases de de mort imminente. Mick va être poignardé, étouffé, électrocuté ou faire face à un tueur en série prêt à lui perforer le crâne. Dans ces moments de tension, vous devez agir vite en combinant les objets environnants, quitte à vous la jouer MacGyver pour vous en sortir.
Intelligemment, ces scènes ne sont pas basées sur un chronomètre invisible mais progressent à chacune de vos actions, laissant le temps d’analyser la situation tout en maintenant une pression psychologique immense grâce à la mise en scène et à l’ambiance sonore.
En cas d’échec, le pouvoir de rembobinement temporel de Mick s’active instantanément, évitant toute frustration liée à des temps de chargement ou à une perte de progression. Quand le gameplay et la narration sont en parfaite harmonie, c’est un véritable plaisir, et le jeu n’a plus qu’à dérouler avec une fluidité grisante.
La néostalgie
Visuellement, The Drifter est une ode à la nostalgie, avec une touche de modernité. Le titre adopte un style pixel art qui va tirer vers du classique de chez Lucasarts, mais il l’associe à un moteur d’éclairage moderne et plutôt sophistiqué.
Les ruelles sombres et poisseuses, les laboratoires et les paysages nocturnes sont magnifiés par des contrastes saisissants entre des ombres bleues ou vertes et la lumière crue des lampadaires.
Ce flou artistique propre au pixel art est utilisé à dessein pour l’horreur, le jeu est emprunt de violence et de gore, et va piocher du côté de Lovecraft et Carpenter dans sa mise en scène.
L’absence de détails, ou le fait de ne pas voir l’intégralité des événements force l’imagination à combler les vides, rendant certaines scènes de torture particulièrement poignante. Les animations des personnages sont d’une fluidité et d’une lourdeur saisissantes, donnant un poids réel à chaque pas, chaque impact et chaque mouvement.
L’ambiance sonore réalise un sans-faute absolu. La bande-son propose des thèmes dark synthwave qui capture à merveille l’essence des films policiers et fantastiques des années 80, s’emballant lors des moments d’intensité pour faire monter l’adrénaline manette en main.
Enfin, le travail de doublage est titanesque. La performance du doubleur de Mick est mémorable, sa voix rauque, habitée et profondément humaine délivre un monologue intérieur somptueux, teinté d’un humour caustique et d’une prose parfois poétique.
Le reste du casting est tout aussi authentique et insuffle une crédibilité immédiate à ce thriller, qu’il s’agisse des personnages principaux ou des rôles secondaires plus excentriques. Pour ce qui est de la traduction en français, nous ne sommes pas en reste, puisque les textes sont crédibles et bien portés.
Pour venir à bout des 9 chapitres de l’aventure, il faut compter environ 8 heures de jeu. C’est une durée idéale pour un titre de cette nature, évitant les longueurs inutiles pour maintenir un rythme global haletant. L’aventure se concentre sur une ligne droite narrative forte, la rejouabilité est donc assez limitée, comme souvent dans le genre.
Néanmoins, la structure des chapitres intermédiaires, plus ouverts, offre une belle liberté d’exploration pour le genre. Le joueur est libre de visiter une carte interconnectée à son rythme, de fouiller les décors pour en apprendre plus sur l’univers et d’épuiser des lignes de dialogue savoureuses.
Pour les joueurs qui redouteraient de bloquer sur une énigme, les développeurs ont intégré directement dans les menus un guide progressif et garanti sans spoiler, une excellente initiative en matière d’accessibilité.
The Drifter est disponible le 22 juin 2026 sur l’eShop au prix de 19.50 euros, en français.
Conclusion
The Drifter est une franche réussite et une belle lettre d'amour moderne au jeu d'aventure. En combinant une intrigue surnaturelle captivante à la Stephen King, une écriture d'une grande maturité ancrée dans une atmosphère poisseuse et des innovations ergonomiques majeures pour un gameplay à la manette, Powerhoof livre un titre incontournable dans le genre. Malgré une baisse de régime dans son dernier acte, où la résolution du complot se fait au détriment du développement de certains personnages secondaires, le voyage reste mémorable, poignant et d'une efficacité redoutable. Avec une belle accessibilité et une traduction forte, nul doute que ce titre pourra plaire au fans de point-and-click mais aussi intéresser les nouveaux venus vers ce genre.
LES PLUS
- Une écriture d’une grande maturité et une ambiance mémorables.
- Ergonomie manette exemplaire
- Jouable aussi en mode souris avec les Joy-Con 2
- Doublage et bande-son magistraux
- Gestion d'inventaire intelligente
- Séquences de tension réussies
- Une accessibilité élevée via un guide progressif interne
- Les jeux de lumières et de contrastes
LES MOINS
- Un final légèrement précipité
- Le thème ne conviendra pas à un très jeune public, attention
- Aucune rejouabilité, et oui c’est inhérent au genre








